L’eau, source de vie par excellence : peut-on protéger l’environnement en privant les plus modestes d’un accès à l’eau potable ?
L’eau est une nécessité vitale. Elle n’est ni un luxe, ni un produit de confort, encore moins une marchandise dont l’accès pourrait être sacrifié au nom d’une politique publique insuffisamment pensée. Toute politique relative à l’eau devrait donc partir d’un principe simple : la protection de l’environnement est indispensable, mais elle ne peut être conçue indépendamment de la protection de la vie et de la dignité des populations.
C’est précisément à ce niveau que les mesures récemment prises en Guinée concernant l’interdiction des sachets plastiques contenant de l’eau soulèvent de sérieuses interrogations.
Sur le principe, qui pourrait contester la nécessité de lutter contre la pollution plastique ? Certainement pas les citoyens soucieux de l’avenir de leur pays. La préservation de l’environnement constitue une responsabilité collective et l’État a parfaitement vocation à réglementer les pratiques susceptibles de dégrader les écosystèmes.
Mais une politique publique ne se juge pas uniquement à l’intention qui la motive. Elle doit également être évaluée à l’aune de ses conséquences sociales, économiques et sanitaires.
Or, une question fondamentale s’impose : comment interdire à une population un mode d’accès abordable à l’eau conditionnée lorsque l’État n’a pas encore garanti, dans les faits, un accès universel et fiable à une eau potable de qualité ?
C’est là que se situe toute la contradiction.
Pour une grande partie de la population, l’eau vendue en sachet représente précisément une solution accessible, disponible et adaptée à un pouvoir d’achat limité. À l’inverse, l’eau en bouteille peut représenter un coût nettement plus élevé et n’est pas nécessairement disponible partout avec la même facilité.
Dès lors, lorsqu’une mesure interdit brutalement le sachet sans qu’une alternative équivalente, accessible et suffisamment disponible ne soit proposée, le risque est évident : la contrainte environnementale peut se transformer en problème social et sanitaire .
Protéger l’environnement, oui ; créer une pénurie, non
Le véritable débat ne devrait donc pas opposer environnement et développement social. Il devrait porter sur la manière de concilier les deux.
Il était parfaitement possible d’envisager une réglementation progressive du secteur : normes de production, contrôle de la qualité sanitaire de l’eau, obligations pour les producteurs, mécanismes de collecte et de recyclage des emballages, responsabilité élargie des producteurs, sanctions contre les comportements les plus polluants et période de transition permettant aux acteurs économiques de s’adapter.
Autrement dit, il fallait peut-être réglementer avant d’interdire.
Une politique environnementale efficace ne consiste pas simplement à supprimer un produit du marché. Elle suppose de construire simultanément les conditions permettant à la population et aux acteurs économiques de fonctionner autrement.
Le principe est particulièrement important dans un pays où l’accès régulier à l’eau potable demeure un enjeu majeur. L’État ne peut raisonnablement demander aux citoyens de renoncer à une solution d’approvisionnement relativement accessible sans leur garantir une alternative crédible.
La question sanitaire devrait être au cœur du débat
Cette problématique devient encore plus préoccupante lorsque l’on considère les risques sanitaires liés à l’accès à une eau de mauvaise qualité.
Dans un contexte où des maladies hydriques, notamment le choléra, peuvent constituer une menace pour les populations, toute décision susceptible d’affecter l’accès à l’eau potable doit être précédée d’une évaluation rigoureuse de ses conséquences sanitaires.
Le paradoxe serait particulièrement inquiétant : vouloir réduire la pollution plastique tout en exposant indirectement une partie de la population à une consommation accrue d’eau non sûre.
Une politique publique cohérente devrait donc commencer par répondre à une question élémentaire : quelles alternatives concrètes sont immédiatement disponibles pour les citoyens qui ne peuvent pas acheter régulièrement de l’eau en bouteille ?
Tant que cette question n’a pas de réponse satisfaisante, l’interdiction mérite à tout le moins d’être réexaminée dans ses modalités, son calendrier et ses mécanismes d’accompagnement.
Une politique publique doit aussi protéger l’économie populaire
Il existe également une dimension économique que l’on ne peut évacuer.
Le secteur de l’eau conditionnée fait vivre des producteurs, des distributeurs, des revendeurs et une multitude d’acteurs économiques, souvent modestes. Toute réforme brutale affectant cette chaîne doit donc intégrer son impact sur l’emploi et les revenus.
Il serait légitime de s’interroger sur les effets réels de la mesure sur les entreprises concernées et sur la nécessité d’un dispositif d’accompagnement pour permettre leur reconversion ou leur adaptation.
C’est précisément pourquoi les décisions publiques doivent être accompagnées d’explications claires : quels problèmes cherche-t-on à résoudre ? Quelles études ont été réalisées ? Quels objectifs sont fixés ? Quels résultats sont attendus ? Quels mécanismes de transition sont prévus ?
La transparence permettrait d’ailleurs de distinguer une véritable politique environnementale d’une mesure dont les effets auraient été insuffisamment anticipés.
Gouverner, c’est anticiper les conséquences
L’une des principales exigences de l’action publique est précisément celle-ci : ne pas se limiter à l’intention d’une décision, mais anticiper ses conséquences.
Une bonne politique publique doit prendre en compte l’ensemble de l’écosystème concerné : environnement, santé publique, pouvoir d’achat, emploi, disponibilité du produit, infrastructures, capacités de contrôle et alternatives accessibles.
L’environnement ne doit donc pas devenir le prétexte à des décisions prises dans la précipitation. La transition écologique, pour être durable, doit être socialement acceptable et économiquement soutenable.
Il ne suffit pas de dire aux populations : « cessez d’utiliser ce produit ». Il faut également leur dire : « voici l’alternative, voici comment elle sera accessible, voici comment nous allons vous accompagner et voici comment nous allons garantir sa qualité ».
C’est cela, une politique publique responsable.
L’urgence est peut-être ailleurs
Avant de multiplier les interdictions, la priorité devrait être de garantir à chaque citoyen un accès régulier à une eau potable sûre, abordable et disponible.
Si l’eau courante potable est effectivement accessible partout, l’interdiction de certains modes de conditionnement devient naturellement plus facile à accepter. Mais lorsque l’accès à cette eau reste insuffisant pour une partie de la population, la question se pose différemment.
Peut-on demander à ceux qui n’ont pas d’autre solution de renoncer à celle qui leur permet précisément de boire de l’eau potable ?
Cette interrogation ne constitue pas un plaidoyer pour la pollution plastique. Elle constitue un plaidoyer pour la cohérence des politiques publiques.
Oui, la Guinée doit lutter contre les déchets plastiques.
Oui, les entreprises doivent prendre leur part de responsabilité.
Oui, les citoyens doivent être sensibilisés et responsabilisés.
Mais l’État doit également prendre la sienne : garantir l’accès à l’eau potable avant de supprimer les solutions de substitution auxquelles recourent les populations les plus vulnérables.
La protection de l’environnement et la protection des populations ne sont pas deux objectifs antagonistes. Une politique intelligente doit précisément réussir à les poursuivre simultanément.
Car, au fond, une question demeure : à quoi sert de protéger l’environnement si, dans le même temps, une partie de la population ne dispose plus d’un accès abordable à l’eau potable ?
L’écologie ne peut être durable que si elle est également sociale. Et la gouvernance ne peut être crédible que lorsqu’elle mesure, avant de décider, le poids réel de ses décisions sur la vie quotidienne de ceux qu’elle est censée servir.
Docteur KABA Kerfala, Économiste résident en France
