Dar-es-Salam : soutenir l’action de l’État pour protéger les populations et bâtir une sécurité durable (Par Mohamed Kouyaté)
Il est des douleurs devant lesquelles toute parole doit commencer par le recueillement. Le drame survenu dans la nuit du 22 au 23 août 2026 à la décharge de Dar-es-Salam a emporté des vies, détruit des habitations et laissé des familles face à une épreuve immense. Derrière chaque victime, il y a un visage, une histoire et des liens affectifs que la disparition ne saurait effacer. [1]
Aux familles éplorées vont les condoléances les plus attristées et l’expression d’une profonde solidarité. Les blessés et les personnes sinistrées méritent toute l’attention et le soutien de la Nation. Puisse Dieu accueillir les disparus dans Sa miséricorde, accorder la guérison aux blessés et donner aux familles éprouvées la force de traverser cette tragédie.
La mobilisation des secouristes, des personnels de santé, des services publics et des citoyens mérite également d’être saluée. La prise en charge des blessés au CHU de Donka et l’accueil de sinistrés à Dixinn constituent des réponses humanitaires concrètes. La visite du Président de la République, Monsieur Mamadi Doumbouya, sur le site le 29 août, ainsi que les orientations annoncées à cette occasion, traduisent l’attention portée à cette situation au plus haut niveau de l’État. [2][3]
La solidarité nationale doit aussi se prolonger dans un soutien responsable aux efforts engagés pour protéger les populations. Le débat public peut y contribuer en éclairant les décisions nécessaires, en favorisant leur compréhension et en préservant la dignité des familles.
Pour apprécier la portée de l’action publique, un rappel historique s’impose. Selon une communication de la Primature publiée en avril 2024, la décharge de Dar-es-Salam était déjà opérationnelle sous la Première République. Son existence est donc bien antérieure aux autorités actuelles. Un reportage de Guineenews rappelle qu’elle avait été dimensionnée pour une ville d’environ 500 000 habitants et décrit le développement progressif des habitations autour du site. L’expansion et la densification de Conakry ont profondément transformé son environnement. [4][5]
Les données démographiques récentes permettent de mesurer ce changement d’échelle. Les résultats préliminaires du quatrième Recensement général de la population et de l’habitation, réalisé en 2025 et présentés le 25 février 2026, établissent la population de la région de Conakry à 3 407 327 habitants. Ce chiffre représente environ 6,8 fois les 500 000 habitants de référence, soit une augmentation d’environ 581 %. Sans mesurer directement l’évolution des tonnages déversés, cette comparaison illustre l’ampleur des besoins auxquels la gestion des déchets doit désormais répondre. [6]
À cette réalité démographique s’ajoute un constat officiel : dans sa communication du 19 juin 2025, la Primature décrivait Dar-es-Salam comme une décharge à ciel ouvert saturée, exposant les populations riveraines à de graves nuisances. Sans bilan technique retraçant l’évolution des installations, il serait excessif d’affirmer que les infrastructures n’ont jamais évolué. La saturation reconnue du site établit néanmoins la nécessité d’une réponse adaptée à la situation actuelle. [7]
La refondation trouve ici une traduction concrète : adapter les infrastructures aux réalités présentes et anticiper les besoins futurs. Une capitale de plus de 3,4 millions d’habitants doit pouvoir s’appuyer sur une organisation durable de la collecte, du traitement et du stockage de ses déchets. Le Gouvernement doit aujourd’hui conduire cette transformation tout en répondant à l’urgence humaine.
Les dimensions de la décharge appellent une attention particulière. En avril 2024, la Primature évoquait une superficie initiale de 25 hectares, réduite successivement à 15 puis à 5 hectares. Une communication de juin 2025 mentionnait environ 30 hectares dans la présentation du projet de fermeture et de valorisation. Ces indications divergentes ne permettent pas d’établir une superficie actuelle unique sans clarification technique. [4][7]
Concernant la hauteur, un rapport environnemental de 2012, disponible sur le site de l’Institut national de la statistique, indiquait déjà que le front d’exploitation situé au nord de la décharge oscillait entre 30 et 40 mètres. Cette donnée ancienne ne constitue pas une mesure actuelle du sommet ni de la seule épaisseur des déchets. Elle documente toutefois l’importance des dénivelés présents sur le site. Un relevé topographique actualisé demeure indispensable pour préciser la configuration du massif et les secteurs exposés. [8]
Une accumulation de déchets présentant de tels dénivelés appelle une vigilance renforcée. En cas de rupture d’une partie du massif, les matériaux peuvent se déplacer sous l’effet de la gravité, gagner de la vitesse et entraîner d’autres déchets sur leur passage. Le phénomène ne se réduit pas à la chute verticale d’un objet : il peut prendre la forme d’un glissement ou d’une coulée. Sa portée dépend notamment de la pente, du volume mobilisé, de la teneur en eau des matériaux et de la configuration du terrain. Les personnes et les habitations situées sur la trajectoire peuvent subir des chocs, des destructions ou un ensevelissement aux conséquences mortelles. Ces mécanismes généraux doivent être évalués spécifiquement à Dar-es-Salam. [9]
La protection ne saurait donc se limiter au pied immédiat de la décharge. Elle doit prendre en compte les zones susceptibles d’être atteintes, notamment en contrebas et le long des axes d’écoulement. Un périmètre de sécurité suffisamment étendu, intégrant une marge de prudence, doit être défini par les services compétents à partir d’une évaluation géotechnique. Son tracé ne correspond pas nécessairement à un cercle de rayon uniforme : il doit suivre la réalité du danger.
Cette évaluation doit également être réexaminée au cours des travaux, susceptibles de modifier la stabilité des pentes. Face à un danger grave ou imminent, la mise à l’abri des personnes exposées ne doit cependant pas attendre l’achèvement de toutes les études. Ces éléments renforcent la nécessité de soutenir les autorités dans l’évacuation des secteurs menacés, le contrôle des accès et la sécurisation durable des abords.
L’histoire des démarches entreprises par l’État pour libérer les alentours du site mérite également d’être rappelée. En 2019, sous les autorités de l’époque, une aide de 20 millions de francs guinéens par famille avait été proposée aux occupants concernés comme mesure d’accompagnement au départ. Selon Africa Guinée, des familles s’étaient opposées au déguerpissement, estimant ce montant insuffisant pour se réinstaller ailleurs. Le 7 juin 2019, Vision Guinée rapportait que certains habitants avaient finalement perçu cette aide après la démolition de leurs maisons, dans le cadre d’un dispositif associant notamment des représentants du ministère de la Ville et de l’Aménagement du territoire. [10][11]
Cet antécédent rappelle que les démarches de libération du site ne sont pas nouvelles et qu’elles ont rencontré des résistances. Il ne permet toutefois pas d’affirmer que des personnes auraient encaissé l’aide avant de refuser de partir, ni que les familles touchées par le drame actuel seraient celles qui avaient bénéficié des versements. Le respect des sinistrés et la rigueur du débat public commandent de préserver cette distinction.
Pour les autorités actuelles, cette expérience souligne l’importance de conjuguer explication, accompagnement social et suivi effectif des décisions. Une mesure de protection doit être comprise, appliquée et maintenue dans la durée. La coopération des populations et la continuité de l’action administrative sont toutes deux nécessaires à sa réussite.
Au-delà du risque d’ensevelissement, les enjeux sanitaires justifient également une intervention méthodique. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les déchets mal gérés peuvent contaminer l’eau, les sols et l’air, favoriser la présence d’insectes et de rongeurs et exposer particulièrement les riverains ainsi que les travailleurs des déchets. Les risques bactériologiques concernent notamment les voies de contamination liées à l’eau et à l’insalubrité. Sur le plan chimique, certains déchets et leur brûlage peuvent libérer des substances dangereuses. [12]
La décomposition des matières organiques produit également du méthane, un gaz inflammable susceptible de former un mélange explosif avec l’air dans certaines conditions. Ces mécanismes sont connus et justifient des mesures de prévention. Ils n’autorisent cependant pas à affirmer, sans analyses locales, qu’une intoxication particulière ou une contamination déterminée serait établie à Dar-es-Salam. [13]
L’analyse des risques et des vulnérabilités sociales souligne ainsi l’importance d’un accompagnement technique de l’action gouvernementale. La surveillance des gaz et des eaux, la protection des intervenants et l’organisation des travaux doivent compléter l’évaluation de la stabilité du site. Agir rapidement exige aussi de disposer des informations nécessaires pour agir en sécurité.
Les références étrangères apportent des repères utiles. Au Sénégal, l’article 48 du Code de l’environnement de 2023 prévoit, dans le régime des installations classées de première classe, un éloignement minimal de 500 mètres pour les installations présentant les dangers d’explosion et d’inflammabilité visés par la nomenclature, et de 200 mètres pour les autres installations concernées. L’étude de danger peut augmenter ces distances. [14]
En France, l’article 7 de l’arrêté du 15 février 2016 relatif aux installations de stockage de déchets non dangereux prévoit, en règle générale, une distance minimale de 200 mètres entre les casiers de stockage et la limite de propriété du site. Des adaptations sont possibles sous conditions, avec notamment des garanties d’isolement ou d’inconstructibilité. [15]
Ces prescriptions ne constituent ni une norme universelle pour toutes les décharges ni des règles directement applicables en Guinée. Elles montrent toutefois l’importance d’organiser durablement la séparation entre les activités à risques et les lieux de vie. Elles ne remplacent pas l’évaluation de la portée possible d’un éboulement sur un site donné.
C’est dans cet esprit qu’il convient de comprendre la nécessité des évacuations et, lorsque leur justification est établie, des opérations de déguerpissement. L’État a le devoir de protéger les citoyens. Face à un danger grave, cette responsabilité peut nécessiter une mise à l’abri malgré le refus initial de certains occupants. Elle doit s’exercer dans le respect du droit, avec des mesures nécessaires et proportionnées.
Soutenir cette responsabilité publique implique aussi de prendre au sérieux les difficultés des familles. Quitter une maison, c’est quitter des repères, un voisinage et parfois les conditions de son activité quotidienne. L’information, l’écoute, l’hébergement d’urgence, l’accompagnement vers une solution durable et l’examen transparent des droits à indemnisation renforcent la confiance. Ils rendent la protection plus effective et facilitent l’adhésion aux décisions.
Les travaux de l’économiste Mancur Olson éclairent une partie de cet enjeu institutionnel. Dans La Logique de l’action collective, publiée en 1965, il montre que l’existence d’un intérêt commun ne suffit pas toujours à provoquer une action commune : chacun peut attendre que d’autres en supportent les coûts tout en espérant bénéficier du résultat. C’est le paradoxe de l’action collective. [16]
Cette analyse ne doit pas servir à juger les familles sinistrées ni à supposer leurs motivations. Elle rappelle pourquoi les institutions sont nécessaires pour organiser la coopération et répartir les efforts. La sécurité collective exige des règles, une coordination et une autorité publique capable d’expliquer, d’accompagner et de décider. Elle appelle également la coopération des citoyens lorsque les mesures de protection sont légalement fondées et clairement justifiées.
Dans cette perspective, le Gouvernement mérite d’être encouragé dans la poursuite des projets annoncés. En juin 2025, la Primature présentait une démarche de fermeture, de dépollution et de valorisation de Dar-es-Salam. En janvier 2026, le ministre chargé de l’assainissement annonçait le projet de transfert vers Baritôdé, à Kouria, ainsi que le lancement d’études. Le 29 août, à la suite de la visite présidentielle, le porte-parole de la Présidence a réaffirmé l’objectif d’enlever les déchets et de transformer le site en parc urbain. Ces engagements doivent être distingués de l’achèvement effectif des travaux, tout en reconnaissant l’importance de la perspective qu’ils ouvrent. [3][7][17]
L’expérience d’Akouédo, en Côte d’Ivoire, visitée par le Premier ministre guinéen en août 2025, offre un exemple régional de reconversion d’une ancienne décharge. Pour Conakry, cette ambition doit associer la réhabilitation du site actuel à une gestion maîtrisée des déchets sur le futur site. L’éloignement du centre urbain doit s’accompagner d’une protection des populations environnantes, d’une maîtrise foncière et d’une anticipation de l’urbanisation. [17][18]
Ces projets méritent un soutien constructif et la mobilisation des compétences nationales. Leur réussite suppose une coordination suivie entre les services chargés de l’assainissement, de l’urbanisme, de la santé, de l’environnement et de la protection civile, en lien avec les collectivités et les communautés concernées. Les nouvelles données du recensement doivent aider à dimensionner les futurs équipements, tandis que les mesures de terrain doivent guider les choix techniques.
Les mesures humanitaires engagées par les pouvoirs publics appellent la reconnaissance. Les projets de sécurisation, de fermeture et de reconversion annoncés sous l’autorité du Président de la République méritent d’être encouragés et accompagnés jusqu’à leur réalisation. Leur réussite devra se mesurer à la sécurité des populations et à l’amélioration durable de leur cadre de vie. C’est dans ces résultats concrets que la refondation peut prendre tout son sens.
Aux disparus sont dus le recueillement et le respect de leur mémoire. Aux survivants sont dues la protection et l’assistance. Les générations futures doivent pouvoir compter sur des institutions capables d’anticiper les risques et d’agir avec continuité. La solidarité nationale peut aider à traduire cette responsabilité en actes, avec fermeté devant le danger et humanité envers chaque famille.
Mohamed KOUYATÉ
Spécialiste en changements institutionnels, risques et vulnérabilité sociale
Expert en sécurité incendie
Sources
1. Africa Guinée, 23 août 2026 — Éboulement à Dar-es-Salam : bilan provisoire.
2. Guinee360, 26 août 2026 — Bilan et prise en charge des sinistrés.
3. Ambassade de Guinée au Sénégal, 29 août 2026, reprenant Guinee7 — Visite présidentielle et projet de parc urbain.
4. Primature, 14 avril 2024 — Ancienneté de la décharge et superficies publiées.
5. Guinéenews, 24 août 2026 — Historique de la décharge et développement des habitations.
6. Institut national de la statistique — Présentation des résultats préliminaires du RGPH-4 ; Vision Guinée — Résultats régionaux : 3 407 327 habitants pour Conakry.
7. Primature, 19 juin 2025 — Saturation du site et projet de fermeture.
8. Rapport environnemental de 2012, hébergé par l’INS — Description de la décharge et hauteur du front d’exploitation nord.
9. USGS — Types et mécanismes des mouvements de terrain. Référence générale, non expertise particulière de Dar-es-Salam.
10. Africa Guinée, 23 mai 2019 — Opposition au déguerpissement et contestation de l’aide proposée.
11. Vision Guinée, 7 juin 2019 — Versement de 20 millions GNF à certains habitants après les démolitions.
12. OMS — Risques sanitaires liés aux déchets et recommandations sur les déchets solides et la santé.
13. Agence américaine de protection de l’environnement — Gaz de décharge et risques associés à leur mauvaise gestion.
14. Sénégal — Code de l’environnement de 2023, articles 46 à 48.
15. Légifrance — Article 7 de l’arrêté du 15 février 2016.
16. Melchior — Le paradoxe d’Olson.
17. Africa Guinée, 9 janvier 2026 — Projet de transfert vers Baritôdé et études annoncées.
18. Primature, 7 août 2025 — Visite du Premier ministre à l’ancienne décharge d’Akouédo.
